Suite à son intervention devant les membres du Comité National de Prévention en Kinésithérapie (CNPK) le 24 mars 2012, sur le thème de la prévention des troubles musculo-squelettiques, Véronique Blanchard-Heidsieck, masseur-kinésithérapeute, ergothérapeute, ostéopathe, praticienne de la Méthode du Dr Ehrenfried, et de la Méthode des Chaînes Musculaires L. Busquet, a écrit ce texte où elle nous fait partager son approche de l’Education Somatique et sa conviction que cette dernière a un rôle essentiel à jouer dans le domaine de la prévention.

 

Véronique Blanchard Heidsieck

 

Mon expérience de l’Education Somatique en Prévention au travers de «Stratégies Corporelles®»

par Véronique Blanchard-Heidsieck.

 

Depuis 13 ans, au travers de ma pratique identifiée comme « Stratégies Corporelles®», j’ai, sans le savoir, expérimenté et enseigné « l’Education Somatique. »

En effet, dès le début j’ai cherché à avoir une « approche somatique intégrative », terme utilisé par analogie avec le courant de psychothérapie intégrative. Je voulais articuler dans mes propositions corporelles différentes approches voisines ou apparemment sans liens, je voulais confronter l’unicité de l’être humain dans son organisation anatomophysiologique avec la diversité de ses fonctionnements que reflètent la multiplicité et l’originalité de ces approches.

Or lors de recherches sur la « toile », je suis tombée par hasard sur les écrits de Mr Yvan Joly[i] .La convergence de ses propos et de mes propres expériences m’a interpellée et donné l’envie de rejoindre ce courant de l’Education Somatique.
Actuellement ce courant regroupe, au Canada, Le Mouvement conscient, l’association des élèves du Dr Ehrenfried, l’ association Feldenkrais et les praticiens de la Technique F.M. Alexander, et, en France, l’association Education Somatique France regroupe des praticiens de Body-Mind Centering, d’Eutonie Gerda Alexander, de Gymnastique Holistique du Dr Ehrenfried, de la méthode Feldenkrais,et de la technique F.M.Alexander.
Mais, à mon avis, la liste des personnes qui pourraient se sentir appartenir à cette approche n’est pas close, loin de là. Des pratiquants de Qi Qong ou de Tai Chi et bien d’autres encore ajouteraient à la richesse de ce regroupement.

Yvan Joly a su théoriser avec pertinence la pratique et les observations communes à ces méthodes ; aussi, je me suis inspirée de ses articles que j’ai confrontés à mes propres réflexions pour présenter l’Education Somatique.

L’Education Somatique, c’est le champ disciplinaire des méthodes qui s’intéressent à l’apprentissage de la conscience du corps vécu (soma) dans l’expérience du mouvement et de la posture.

Explorons chacune de ces données :

1. Apprentissage :

« Apprendre la conscience du corps mais aussi à apprendre par la conscience du corps, ce qui est à la base même de l’apprentissage expérientiel. »[ii]
L’enfant développe un sens de lui-même et de son environnement en prenant conscience de son corps dans l’interaction de celui-ci avec son environnement. Cet apprentissage sensori-moteur proprioceptif et kinesthésique est la base de la construction du sens de soi, « il s’agit d’une référence dynamique qui se développe tout au long de la vie. »[iii], La construction et la maturation de la personne s’appuient sur cette forme d’apprentissage de l’être humain.

2. Conscience :

En biologie on appelle conscience, la perception, la connaissance que l’être humain a de lui même, du monde extérieur et de leur interaction. Il s’agit donc de la capacité à sentir et à ressentir dans la relation à soi même et au monde.
L’étude de la conscience longtemps refoulée au domaine de la psychologie ou de la spiritualité est devenue depuis une quinzaine d’années l’objet d’études dans le domaine scientifique avec les sciences cognitives et la neuro science.
En Education Somatique c’est la conscience du corps qui va être l’objet de l’attention ; en particulier la conscience du mouvement, de la respiration et de la posture, des réponses qu’ils induisent, des modifications sensorielles qu’ils provoquent mais aussi car « la pensée est inscrite dans la chair »[iv] des émotions, des évocations, des sentiments, qu’ils suscitent.

3. Corps vécu (Soma) :

La notion de soma c’est le corps habité, « l’expérience intégrale du corps vécu de l’intérieur. »[v]
L’Education Somatique rejoint en cela le courant de la neurophénoménologie.
« Une frange grandissante de chercheurs en sciences cognitives réalise depuis peu que, pour étudier la cognition, ils ne peuvent plus se limiter aux données observables et enregistrables de l’extérieur – dites « en troisième personne »- et qu’il leur est donc essentiel de prendre en compte sa dimension subjective, telle qu’elle est vécue de l’intérieur ».[vi]

Connaître l’anatomie des os, des muscles, des organes, la physiologie de la contraction musculaire n’a rien à voir avec la connaissance du mouvement dans son corps. Parfois même un étudiant incollable en anatomie ne saura pas situer les éléments appris dans son propre corps !

Ou encore l’enseignant en posturologie ou le masseur kinésithérapeute saura faire une analyse du mouvement, dire quels éléments sont en jeu, analyser les jeux articulaires, la physique du mouvement, des poids et des masses, donc être pointu en biomécanique et à partir de là expliquer comment il faudrait fonctionner pour être plus performant et mieux respecter sa physiologie et en même temps être incapable de le vivre dans son propre corps.

La pédagogie de l’éducation somatique, même si elle intègre ces connaissances, se place résolument dans une perspective phénoménologique, c’est à dire dans un point de vue à la première personne, le « Je ».
Elle s’appuie sur l’expérience concrète, personnelle, et autonome, tant du praticien que de la personne.
Le praticien aura comme défi à partir de sa propre expérience, de ses connaissances en biomécanique, de sa compréhension et de son analyse du mouvement et de la posture du sujet de proposer des expériences gestuelles qui éclaireront par leur feedback le sujet sur sa façon de se tenir ou de bouger. Il ne sait pas quelle sera exactement la bonne solution pour le sujet. Celui ci devra au travers de ses propres sensations déterminer de façon fine ce qui convient à sa structure personnelle.

4. Expérience du mouvement et de la posture :

Il s’agit donc en Education Somatique de proposer des expériences du corps en mouvement tout en invitant à être l’observateur de l’expérience.

– Proposer des expériences du corps en mouvement :
Proposer une variété de mouvements qui balaie l’ensemble des possibilités d’activités corporelles du sujet pour lui permettre par l’observation de découvrir « comment il fait ce qu’il fait » et donc de percevoir dans la finesse les informations d’aisance ou de pénibilité. Le sujet pourra ainsi valider les stratégies corporelles efficaces et confortables et explorer aussi d’autres possibilités d’agir, trouver des nouvelles façons plus harmonieuses de bouger, et d’être présent au monde.
Il peut aussi s’approprier les activités gestuelles qui lui permettent de se ré-harmoniser quand son être (corps et (ou) psyché) a été soumis à des contraintes exigeantes ou à des bouleversements.

– Inviter à être l’observateur :

Dans le chapitre « De l’activité cérébrale à l’expérience vécue » de l’ouvrage collectif « Le cerveau et la pensée. Le nouvel âge des sciences cognitives » sous la direction de J.F. Dortier, Claire Petitmengin souligne la difficulté à décrire sa propre expérience et nous indique les procédés nécessaires pour ce faire :

  • Stabiliser l’attention,
  • Retourner l’attention du « quoi » vers le « comment »,
  • Abandonner toutes représentations et croyances : En Education Somatique nous devrons souvent amener la personne à exécuter un mouvement non comme elle pense qu’il doit être bien fait mais comme elle sent que le corps est à l’aise pour le faire.Il y a donc à abandonner le paradigme de la suprématie de la pensée sur le corps, de l’opposition soma et psyché chère à notre culture occidentale, pour aller vers une vision intégrative des deux dans une seule réalité. Nous sommes des êtres vivants incorporés (l’embodiment of life comme le nomment de plus en plus d’auteurs anglo-saxons) où la réalité psychique est le reflet de la réalité somatique et la réalité somatique, le reflet de la réalité psychique. Il en découle un nécessaire apprentissage d’écoute et de respect des sensations et des signaux donnés par le corps.

Orienter l’attention vers les différentes dimensions de l’expérience :

L’attention est souvent focalisée sur la zone corporelle le plus évidement en mouvement il s’agira donc en Education Somatique d’inviter a élargir l’attention, a observer ce qui ne bouge pas mais participe au mouvement, a ressentir les effets a distance dans le corps y compris sur les organes des sens, mais aussi dans l’état émotionnel, dans l’état de présence à soi, aux autres.L’objectif sera de discerner comment les émotions, les satisfactions, les frustrations, les messages de bien être ou de mal être de notre corps ont tissé une trame de fonctionnement, performant pour certains aspects mais peut être source de malaise ou de douleurs pour d’autres.
Et de vivre dans l’expérience que nous ne sommes pas « né comme cela » réalité immuable, mais que nous pouvons trouver d’autres façons de fonctionner , que nous pouvons augmenter nos choix de stratégies, enrichir les voies possibles et ainsi les possibilités d’adaptation respectueuses de nous même et de l’environnement.
L’invitation dans l’orientation de l’attention est systémique. Le corps et la personne sont indissociables. Toutes les parties sont reliées entre elles chacune étant informée et influençant le tout et se coordonnant ensemble.
« Pour prendre conscience de notre expérience subjective.., il nous faut donc réaliser un ensemble de gestes intérieurs définis : stabiliser notre attention, la réorienter du quoi vers le comment, abandonner nos représentations et croyances, orienter notre attention sur les différentes dimensions de notre expérience, à un niveau de granularité et une maille temporelle de plus en plus fins. Loin d’être naturels, ces gestes correspondent à une expertise bien particulière qui s’apprend et s’entraine. » nous dit Claire Petitmengin.
L’enjeu de l’Education Somatique est donc aussi de permettre cet apprentissage-là.

C’est aussi de cette observation subjective et partagée que naissent les savoirs de l’Education Somatique, savoirs éclairés par les connaissances anatomiques, physiologiques, biomécaniques, neuropsychologiques et autres mais dont les caractéristiques sont d’être essentiellement pratiques et cliniques, se transmettant plus par l’oral et l’exécution concrète, que par un savoir théorique.

 

Le rôle de l’éducateur somatique.

L’éducateur somatique doit avoir développé sa propre expérience corporelle dont il a une lecture intime sur tous les plans de son être afin de pouvoir rejoindre et guider le participant dans son propre vécu.
A cette dimension qu’il partage avec ceux qu’il accompagne, il ajoute une écoute et une observation attentive de la façon de bouger, de se tenir, de ce qui est exprimé par les personnes afin d’en avoir aussi une compréhension neuro-psycho-anatomo-physiologique.

L’éducateur somatique va donc devoir développer chez lui cette posture paradoxale où il est à la fois associé à son expérience corporelle pour être l’observateur de ses ressentis, et dissocié pour être attentif à tout ce qui s’exprime dans la posture, les mouvements et les dire de ses participants, sans jamais chercher à ce que les deux se recouvrent afin de guider sans orienter.
A l’intersection de cette compréhension intime et de ses connaissances émergent les propositions d’expériences corporelles qui apporteront les sensations nécessaires.Celles qui permettront de découvrir la façon de bouger, de se tenir, qui évitera l’apparition des troubles musculo-squelettiques et articulaires, ou qui donneront des outils pour lever les contraintes générées par l’activité professionnelle ou de loisir, tant physiques que psychiques.

En résumé,

Il ne s’agit donc pas d’apprendre un modèle de fonctionnement idéal mais d’améliorer les processus d’apprentissage par l’expérience corporelle, d’optimiser les processus d’autorégulation, de favoriser la capacité des individus à trouver par eux-mêmes, dans leur ressenti, la meilleure façon de fonctionner.
La dynamique est privilégiée, la fonction plus que la forme.

On est donc loin de la thérapie, de l’ergonomie, car il ne s’agit pas qu’une personne extérieure propose une solution à un problème qu’elle aura analysé, mais d’une proposition d’un champ expérientiel invitant à se prendre charge, à chercher ses propres solutions et à avancer dans l’action.

De ce fait, les méthodes d’éducation somatique seront efficaces en prévention.
La personne se prend en charge, elle acquière une compétence lui permettant de se gérer dans des situations connues mais aussi nouvelles. Elle développe des habiletés concrètes qui lui permettent d’agir positivement sur sa santé et son bien-être ainsi que sur ses possibilités d’action.
Cette connaissance personnelle et profonde de ce qui pourra permettre de maintenir l’harmonie ou de la retrouver malgré les contraintes du travail, les pressions et les tensions dans notre environnement professionnel, familial ou social, est un processus interne et unique à chacun qui se développe dans la durée.
De cet apprentissage émerge, de façon inattendue, marginale par rapport à la direction de l’intention et donc imprévisible, des résolutions de difficultés tant physiques que psychiques perdurant pourtant quelquefois depuis longtemps.

L’Education Somatique permettra aussi aux personnes confrontées à une limite, un handicap définitif de développer des habiletés lui permettant d’intégrer cette limite dans son organisation et de trouver sa façon satisfaisante de fonctionner.

Enfin au delà de sa pertinence dans le domaine de la santé, l’Education Somatique trouve une place privilégiée dans les domaines de :
– l’éducation : Elle permet à l’enfant de développer sa capacité d’attention, de développer harmonieusement ses capacités d’abstraction tout en restant conscient de son corps en mouvement, de ses ressentis et de ses émotions.
– la pratique sportive ou artistique en apportant des outils pour une meilleure conscience du corps.
– la gestion du stress : Elle permet à l’individu de trouver en lui même cet espace de sérénité où il peut se ressourcer même dans un environnement anxiogène.

 

©Véronique Blanchard-Heidsieck

strategiescorporelles.com

 


 

[i] Yvan Joly est psychologue, formateur Feldenkrais, co-fondateur du Regroupement Québécois pour l’Education Somatique.

[ii] Voir articles d’Yvan Joly sur yvanjoly.com

[iii] Cf Yvan Joly.

[iv] « Le cerveau et la pensée : le nouvel âge des sciences cognitives » Dortier et collectif. Ed. Sciences Humaines. Chapitre : « La cognition incarnée ». « L’idée de la « cognition incarnée » part du constat que notre cerveau est un organe vivant relié à un corps (lui aussi vivant) et qu’il est plongé dans un environnement sur lequel il agit. Cette inscription corporelle, vivante et active du cerveau a une incidence majeure sur la conception de la pensée. »

[v] Cf Yvan Joly.

[vi] Cf “Le cerveau et la pensée”.

Sources bibliographiques :

JOLY Yvan. Articles consultables sur son site www.yvanjoly.com :
« Définition de l’éducation somatique. »
« L’Education Somatique au delà du discours des méthodes. »
« Jalons pour une théorie de l’éducation somatique. »
« Définition de l’éducation somatique (Regroupement pour l’Education Somatique). »

Site du Regroupement québécois pour l’Education Somatique : www.education-somatique.ca

DORTIER Jean-François (ouvrage collectif sous la direction de). « Le cerveau et la pensée : le nouvel âge des sciences cognitives ». Editions Sciences Humaines. Réédition avril 2011 / ISBN : 9782361060107.

PIKLER Emmi. « Se mouvoir en liberté dès le premier âge ». Ed. PUF. 1979. Epuisé. On peut se le procurer sous forme polycopiée auprès de l’association Picker-Loczy. http://www.pikler.fr/

BERTHOZ Alain. « Le sens du mouvement ». 1997. Ed. Odile Jacob. ISBN : 9782738104571

DAMASIO Antonio. « Le sentiment même de soi : Corps, émotions, conscience ». Ed Odile Jacob. 1999/2002 (poche). ISBN : 9782738111180.