Quand une association intermédiaire¹ du Val d’Oise m’a offert d’intervenir auprès de femmes en insertion ou en réinsertion, employées comme femmes de ménage, j’ai aussitôt saisi l’opportunité d’avoir accès à un public que sa situation financière et sa culture sociale empêchaient a priori de prendre place sur mon tapis d’enseignante en Gymnastique Holistique.

Il m’a alors fallu confronter ma pratique et ma pédagogie au monde du travail dans son quotidien le plus pressant : fragilité des travailleurs précaires, réalité des corps au travail.
Observant que la grande majorité des femmes qu’ils accompagnaient souffraient de maux de dos et de douleurs articulaires chroniques, les responsables de l’association m’ont chargée de leur proposer des stages de « Prévention du mal de dos et des gestes néfastes ».

Les groupes ne comptent jamais plus de 10 personnes et les stages s’articulent en 4 modules de 1h30 sur 4 semaines consécutives.

La plupart des femmes inscrites à ces séances y viennent à reculons, considérant que, quand elles ne travaillent pas ou ne cherchent pas du travail, elles ont mieux à faire, à s’occuper de leur intérieur et de leur famille, qu’à perdre leur temps dans les transports aléatoires de la ligne H pour se pencher avec moi sur leurs vieilles douleurs.

L’association a donc choisi de rémunérer les participantes pour s’assurer de leur présence… Le message est clair ! Je me dois d’être pragmatique, efficace, et de coller aux préoccupations et aux besoins de ces femmes dont le quotidien est d’une lourdeur extrême.

Les participantes sont originaires soit de France, soit du Maghreb, soit d’Afrique Noire. Elles parlent toutes couramment français. Elles n’ont, pour la plupart, jamais fait de gymnastique, sauf éventuellement étant enfants, à l’école. Certaines se sont achetées leur premier jogging pour l’occasion, d’autres sont venues dans leurs habits de tous les jours, parfois avec leur voile ou leur boubou.

 

1er module : La rencontre

 

Après les présentations d’usage et l’échange des prénoms, j’explique en préambule que, vu le travail physique que mes interlocutrices accomplissent, il semble évident et nécessaire qu’elles apprennent à adopter les bons gestes et les bonnes postures, et qu’elles connaissent quelques mouvements de détente permettant de contrebalancer les efforts de la journée, afin de ne pas user leur corps prématurément. J’ajoute malicieusement qu’elles sont telles des sportifs de haut-niveau, obligés de rechercher le geste juste et de faire leurs étirements avant et après leurs compétitions. Je vois des mines amusées et intriguées : aucune de ces femmes ne s’est jamais envisagée comme une sportive de haut-niveau ! Et certaines ne considèrent même pas qu’elles exercent un métier physique, abandonnant cette appellation contrôlée aux hommes travailleurs de force de leur entourage.

Je demande à chacune comment elle se sent, et si elle souhaite me signaler des contractures, des blocages ou des douleurs corporelles auxquelles elle doit faire face au travail et en dehors : les lombalgies remportent la palme, suivies de près par les cervicalgies et les problèmes de genoux. Certaines femmes sont laconiques : elles ont l’habitude d’avoir « mal partout » sans s’en formaliser, comme si ça allait de soi, comme si on n’y pouvait rien et qu’il valait mieux ne pas s’attarder sur la question pour pouvoir tenir le cap ; d’autres, au contraire, sont intarissables : elles sont complètement englouties sous les problèmes physiques divers et variés ; les douleurs musculaires et articulaires sont devenues des « signes distinctifs » ; elles font partie de leur histoire et de leur identité ; elles les empêchent régulièrement de travailler et de reprendre pied dans la vie active. Elles cristallisent et justifient toute une chronologie de l’échec.

Je fais circuler quelques planches d’anatomie et j’introduis Oscar, un squelette en résine. Nous observons sur nous, sur les planches, et sur Oscar, comment sont faites notre colonne vertébrale et nos articulations. Nous nous tâtons, nous nous fléchissons, nous inclinons, nous tournons, nous étirons, nous enroulons, nous déplions, nous érigeons ; nous mobilisons hanches et épaules, nous jouons des coudes, des poignets et des chevilles ; nous testons notre sens de l’équilibre… les gestes sont exécutés lentement, en douceur, pour repérer comment ils s’opèrent ; dans quels gestes nous sentons-nous à l’aise, et quand nous trouvons-nous limitées ? Quels mouvements du quotidien, quelles positions de travail, quelles tâches posent problème aux unes et aux autres ?

J’explique alors, Oscar en main, ce que sont sciatiques, cruralgies, lumbagos, hernies discales, et tendinites. Je décortique les diverses causes directes ou indirectes de ces pathologies :
– Traumatismes majeurs (chocs, chutes, accidents),
– Facteurs héréditaires,
– Efforts physiques excessifs (mouvements prolongés, mouvements répétitifs, mouvements de grande amplitude),
– Mauvaises postures,
– Matériel inapproprié,

J’énumère les facteurs aggravant :
– Fatigue,
– Stress,
– Mauvaise hygiène de vie (alimentation déséquilibrée, mauvaise hydratation ; tabac ; surcharge pondérale),
– Et pour ce qui est de l’exécution des gestes proprement dite : poids, vitesse, ennui/manque de vigilance…

Les langues se délient tout à coup, la parole rebondit : chacune a une anecdote ou une expérience à citer pour illustrer mon exposé. Et nous entrons ainsi dans le vif du sujet : les conditions de travail. L’une explique qu’elle est obligée d’utiliser, sur un de ses postes, un petit aspirateur au manche trop court qui la contraint à se plier en deux, l’autre raconte que « sa patronne » la met sous pression en restant assise dans un coin pour l’observer sans discontinuer tandis qu’elle fait le ménage, une troisième est obligée d’accomplir en une heure une tâche qui en réclamerait deux.

Ces femmes qui d’ordinaire ne se rencontrent pas, puisqu’elles travaillent chacune de leur côté, en solitaire, ont ici l’occasion de partager avec des collègues leur vécu, leurs frustrations et leurs colères. Une ancienne au caractère bien trempé explique qu’elle refuse d’accomplir certains travaux et comment, malgré le manque à gagner, elle n’hésite pas à quitter un employeur abusif et à le dénoncer à l’association intermédiaire. Certaines nouvelles recrues n’en croient pas leurs oreilles ! On en vient aux « petits trucs » des unes et des autres, et donc aux stratégies corporelles : Les personnes les plus abimées physiquement nous expliquent toutes les manœuvres et tactiques qu’elles ont appris à déployer pour ménager leur corps et rester opérationnelle. Elles s’en excusent presque, ressentant ces aménagements comme un signe de décrépitude : « Je me relève toujours en prenant appui sur un meuble, comme une vieille ». Je fais remarquer que certains de ces aménagements sont tellement pertinents que si tout le monde les adoptait, les pathologies ne s’installeraient pas. Exemple : une participante raconte qu’il lui est impossible de se baisser longtemps, et que pour effectuer certains époussetages de plinthes et de meubles aux pieds alambiqués, elle préfère carrément s’asseoir par terre. Moi, je l’en félicite, mais les autres s’exclament : « Si nous faisons ça, nos patronnes vont nous traiter de fainéantes ! » Nous touchons là des points cruciaux : Est-ce la patronne qui exige implicitement de son employée qu’elle sue sang et eau comme gage d’efficacité et de conscience professionnelle ? Est-ce la femme de ménage qui s’installe dans la posture de l’employée idéale, en offrant son dos cassé et sa santé comme preuve de bonne volonté et de compétence ? Et quel est mon rôle dans cette histoire ? Moi qui suis là pour enseigner l’économie du geste et chanter les louanges de la loi du moindre effort bio-mécanique !

Grâce à cette prise de parole, et après avoir compris que lors de nos séances, il était possible de se plaindre sans s’en retrouver affaiblie, chacune se sent plus en confiance et accepte de préciser son ressenti corporel. Je peux maintenant proposer de se laisser aller à s’allonger sur un tapis de gym afin de déterminer ensemble ce que chacune pourrait faire pour évacuer les tensions physiques et nerveuses accumulées dans une journée.

D’abord, un temps d’observation : comment se sent-on en contact avec cette surface ferme ? Vaut-il mieux plier les jambes et poser les pieds à plat ? Qu’est-ce que ça change pour le dos ? Faut-il un coussin sous la tête ? De quelle épaisseur ? Comment le corps accepte-t-il de se déposer sur le sol ? Est-ce qu’il y a des tensions qui apparaissent, des points d’appui douloureux ?

Je fais goûter à plusieurs positions élémentaires de détente : couchées sur le côté les genoux repliés à la hauteur des hanches avec un coussin entre les genoux ; couchées sur le dos, soit les mollets posés sur l’assise d’une chaise, les cuisses à angle droit ; soit les jambes allongées, un coussin/polochon sous chaque genou ; soit les jambes en l’air, à angle droit, contre le mur ; soit les pieds au sol, un coussin sous le bassin. Et j’insiste sur le plaisir de ne rien faire, si ce n’est de respirer, et de rester ainsi en invitant le corps à se détendre et les tensions à se dissoudre, pour recharger ses batteries. Chacune désigne la position qui lui a fait le plus de bien.

Nous terminons cette première séance avec quelques auto-massages : visage (front, tempes, articulations de la mâchoire), nuque, base du crâne et trapèzes, pieds (avec les mains ou avec une balle). Selon la culture d’origine des unes et des autres, ces gestes en rappellent parfois d’autres, traditionnels, que je fais alors expliquer en détail par la personne qui les évoque et que nous testons toutes sur nous-mêmes.
On se dit au revoir avec la consigne d’expérimenter pendant la semaine à venir une ou plusieurs de ces positions ou gestes de détente.

 

2ème Module : Repères corporels et usage du corps

 

Les auto-massages ont eu plus de succès que les positions de détente. Plusieurs des élèves les ont pratiqués pendant la semaine, souvent en les montrant à leurs enfants. Mais se détendre et relâcher son corps simplement en se posant 10mn sans rien faire, s’avère très difficile, difficile parce qu’on court après le temps, difficile parce qu’on ne peut pas s’accorder un espace pour souffler sans culpabiliser.

Aujourd’hui, nous commençons au sol, avec quelques mouvements basiques :
– Les bercements : allongées sur le dos, ramener ces 2 genoux vers la poitrine, poser une main sur chaque genou et se bercer doucement d’un côté à l’autre,
– Les bascules du bassin : allongées sur le dos, les pieds posés au sol, écartés de la largeur d’un pied, sur l’expiration, presser le sol avec les 2 pieds, et laisser le mouvement se transmettre au bassin qui roule vers la tête, laissant le bas du dos se rapprocher du sol,
– Les rotations de la tête : allongées sur le dos, les pieds à plat au sol, la tête posée sur un livre ou un bottin, faire rouler la tête d’un côté à l’autre, au ralenti.
– Les petits oui/ les petits non : allongées sur le dos, les pieds à plat au sol, la tête posée sur un livre ou un bottin, opiner du chef de manière imperceptible, puis, faire des « non » avec la tête, eux aussi de très faible amplitude.
Nous enchainons avec quelques étirements faciles à faire en n’importe quel lieu ; puisqu’il semble compliqué de prendre le temps de se retrancher de la vie quotidienne en s’allongeant au sol et en « débranchant » tout à fait, cherchons des mouvements plus actifs, à pratiquer assis ou debout : nous étirons les côtés du tronc, nous ouvrons l’espace entre les omoplates, nous tapotons la cage thoracique, nous massons le sternum.

Tous les exercices seront donnés au fur et à mesure par écrit aux participantes avec un descriptif et des schémas explicites.

Je propose de reprendre les petits oui/ les petits non, dans une version en position assise :
– On saisit la nuque à pleine main, et tout en maintenant cette prise, on hoche la tête lentement, puis on fait des « petits non » avec la tête.
L’effet sur la nuque et les épaules est immédiat ; les élèves s’en disent « rafraichies ».

J’en arrive au mouvement qu’on appelle ” le Saule” :

– Debout, les pieds parallèles, écartés de la largeur d’un pied, genoux déverrouillés, enrouler le dos à partir de la tête, vertèbre après vertèbre. Puis remonter en déroulant le dos à partir du bassin, très lentement, en empilant vertèbre après vertèbre.
Non seulement ce mouvement provoque une grande libération du dos, des cervicales et de la respiration, mais, grâce à lui, nous pouvons commencer à nous interroger sur la façon de nous baisser : nous venons d’expérimenter une colonne qui s’enroule, un dos qui s’arrondit, cherchons maintenant à nous baisser en gardant notre dos « plat ». Je fais localiser et percevoir l’articulation de la hanche au creux du pli de l’aine, puis nous plaçons et maintenons un bâton en contact avec notre sacrum, nos dorsales et l’arrière de notre tête, nous nous penchons en avant en fléchissant dans les hanches et en nous arrangeant pour mettre peu à peu en contact avec le bâton l’ensemble des vertèbres. Le dos arrive plus ou moins à l’horizontale, il est plat, large et long. Nous nous redressons lentement en dépliant les hanches ; et la colonne retrouve ses courbures. J’explique ce qui se joue pour les disques intervertébraux quand nous nous baissons brutalement en arrondissant le dos. Et nous reprenons le dernier mouvement, sans bâton cette fois ; les pieds largement écartés, nous faisons mine d’aller ramasser un petit objet léger au sol en pliant autant que possible dans les hanches et les genoux, pour ne provoquer aucune contrainte superflue au niveau des vertèbres et des disques.

Nous poursuivons le travail à quatre pattes : nous passons du dos rond au dos creux, en modifiant vertèbre après vertèbre la forme de la colonne soit à partir de la tête, soit à partir du coccyx, pour là encore saisir que nous avons le choix de mobiliser notre colonne, donc d’utiliser notre dos de différentes manières.

Nous nous exerçons à passer de la position couchée à la position assise en roulant sans effort par le côté, puis de la position assise à la position debout sans peine, sans forcer sur le dos, quitte à s’équiper de supports adéquats (chaises à disposition pour celles qui souffrent des genoux).

Nous réquisitionnons ensuite toutes les chaises alentour pour les essayer une à une ; chaque élève en élit une : comment être confortablement assise sur un siège dont le design ne tient aucun compte de la morphologie humaine ? Comment adapter notre environnement à nos besoins ou comment nous adapter à un environnement non modifiable ? Les pieds bien ancrés au sol ou rehaussés par des repose-pieds improvisés, le dos calé par des coussins ou ignorant les dossiers, nous découvrons nos ischions et nous amusons à rouler dessus, à déplacer nos appuis, à basculer notre bassin, jusqu’à trouver notre axe et ajuster peu à peu notre posture. Puis, nous cherchons à nous lever de chaise sans donner un « coup de reins » dévastateur, et à nous rasseoir de même : je pose un jouet qui couine sur l’assise, il faut se lever et se rasseoir délicatement sans que le jouet ne se manifeste ! Fous rires en prime.

Nous terminons en retrouvant la station debout : nous reprenons et complétons le travail d’auto-massage des pieds avec la balle, en faisant rouler la balle des orteils aux talons ; puis en stimulant la plante par pressions successives sur la balle ; enfin, la balle sous les capitons à la naissance des orteils, nous faisons d’abord aller l’avant du pied de gauche à droite et de droite à gauche, puis nous mobilisons nos orteils en les écartant en éventail et en les recroquevillant alternativement. Pour finir, nous prenons tout notre temps pour nous observer et prendre conscience de nos pieds, de leurs appuis au sol et de notre verticalité.

 

3ème et 4ème Modules : Gestes du quotidien et positions de travail

 

Pour les 2 dernières séances, je débute par un travail sur la respiration, afin de se poser d’emblée et de faire le vide :
– Allongées au sol, les élèves placent leurs mains successivement sur le bas de la cage thoracique, la partie médiane, le haut (sous les clavicules), puis sur le bas ventre ; elles prennent conscience de la mobilité des côtes et de l’amplitude et des directions des mouvements du corps liés à la respiration,
– Puis elles laissent les mains posées sur le V costal et accompagnent le mouvement naturel des côtes à l’expiration en pressant doucement avec les mains, comme si elles voulaient aider la cage thoracique à se resserrer. Dès que l’inspiration survient, elles relâchent la pression et laissent passer plusieurs respirations sans rien faire avant de renouveler la manipulation.

Je demande ensuite aux élèves de reprendre certains des mouvements effectués les semaines précédentes, afin qu’elles se les approprient tout à fait. Je les laisse retrouver elles-mêmes les mouvements en question et je les refais avec elles selon leurs indications ; j’interviens ponctuellement quand les souvenirs sont trop approximatifs et les consignes erronées.

Puis, je propose de revisiter un à un les principaux gestes et positions du quotidien selon le protocole qui nous a permis d’étudier comment se baisser, se relever, et comment s’asseoir : nous nous mettons en situation ; nous observons comment nous nous y prenons ; et, comme avec le Saule, je fais appel à point nommé aux mouvements de Gymnastique Holistique pour rendre plus lisibles les nécessités des gestes, pour explorer leurs composantes, leur organisation, pour mettre en évidence les articulations qu’ils sollicitent, les appuis qu’ils impliquent, la tonicité qu’ils exigent comme la détente qu’ils autorisent.

Ainsi, nous passons en revue notre journée, du lever au coucher :

Comment sortons-nous du lit ? Comment nous baissons nous pour faire notre lit ? Comment nous installons-nous pour nous laver les cheveux ? Comment procédons-nous pour enfiler nos chaussures ? Comment nous plaçons-nous pour habiller les enfants ? Comment portons-nous nos courses ? Comment nous y prenons-nous pour soulever une charge lourde ? Comment entrons-nous et sortons-nous de notre voiture ? Comment organisons-nous nos placards ? etc… De même pour les gestes répétés mille fois, non seulement chez soi mais aussi dans le cadre du travail de femme de ménage : Comment réglons-nous la hauteur de la table à repasser pour que l’épaule et le bras ne fatiguent pas ? Comment utiliser ses jambes plutôt que son dos pour passer l’aspirateur et le balai ? Comment faire les vitres sans nuire à son dos, ses épaules et ses cervicales ? etc…

Une proposition en entraîne une autre et les élèves soumettent au groupe des situations concrètes qui les laissent perplexes, soit à cause du geste à faire ou de la position adoptée, soit à cause du matériel utilisé (récurage d’un profond container à poubelles), soit à cause de la configuration des lieux (nettoyage d’une salle de bain exigüe). Chacune suggère des solutions.

Je récapitule les quelques règles d’or que nous avons dégagées au fil des séances en fonction des problématiques des unes et des autres :

  • Eviter de garder la même position ou de faire le même mouvement trop longtemps :
    • Alterner les tâches contraignantes pour le dos et les tâches plus faciles,
    • Prendre des pauses. S’étirer, s’automasser.
    • Se dégourdir les jambes régulièrement quand on doit maintenir longtemps une position statique.
    • Si c’est possible, penser à changer de côté quand la position est asymétrique.
  • Eviter les mouvements brusques et/ou trop rapides.
  • Choisir un matériel approprié.
  • Utiliser ses jambes et ses bras pour que le dos ne fasse pas tout le travail :
    • genoux toujours déverrouillés,
    • veiller à bien ancrer ses pieds au sol,
    • utiliser tous les appuis possibles selon les cas (mains, avant-bras, bassin).
  • Vérifier sa posture et sa respiration :
    • Ne pas bloquer sa respiration, faire les efforts importants sur l’expiration,
    • Vérifier que les épaules restent basses,
    • Penser à se grandir, à allonger le dos, à pousser le sommet de la tête vers le haut.
  • Eviter les torsions et les mouvements combinés.
    • Se placer en face de la tâche à exécuter,
    • Tourner le corps d’un seul tenant en déplaçant les pieds.

Nous terminons par un mouvement fait en duo : l’une est enroulée, comme pour le Saule, et l’autre lui tapote doucement le dos, poignets souples, en évitant la colonne.
Cet exercice entraine une stimulation de l’élasticité de la cage thoracique, une « ouverture » et une détente du dos, une prise de conscience du corps dans son volume. Mais aussi, en cette fin de stage, il permet d’être à l’écoute de l’autre, la personne qui tapote prenant soin d’avoir un toucher agréable. Et, sans que je le réclame, les partenaires collaborent et se communiquent leurs impressions. Nous finissons donc sur l’échange, la convivialité et le bien-être partagé.

Nous nous disons au revoir et nous souhaitons bonne chance, alors que nous sommes toutes conscientes de la difficulté de mettre en pratique ce qui a été expérimenté lors de ces 4 séances : les élèves, parce qu’elles savent combien les difficultés de la vie vont reprendre le dessus et malmener leur corps, et combien les conditions de travail s’avèreront parfois rédhibitoires ; moi, parce que je mesure, avec frustration et tristesse, combien le travail ébauché nécessiterait d’heures de pratique hebdomadaire pour être intégré et « incorporé ».

Je ne me fais aucune illusion sur l’aspect « thérapeutique » de mon intervention. On n’élimine pas des lombalgies chroniques en 4 séances, d’autant qu’il est évident que les problèmes physiques rencontrés dans le cadre de cette association de réinsertion sont plus que nulle part ailleurs intimement liés au contexte social, à des contingences matérielles, et à une grande souffrance psychique. J’espère tout au plus avoir provoqué un déclic chez celles qui négligeaient leurs maux en les incitant à les prendre au sérieux et à consulter un médecin, et avoir laissé entrevoir un espoir chez celles qui, se sentant percluses, considéraient « leur carcasse » comme juste bonne à jeter. J’espère aussi bien sûr avoir contribué à limiter les dégâts pour certaines des participantes en leur offrant l’opportunité de changer quelques habitudes corporelles dommageables.

Mais l’essentiel est ailleurs.

Grâce à cet outil multiforme et adaptable qu’est la Gymnastique Holistique, je peux offrir à ces femmes marginalisées, un espace, même fugitif, où elles sont prises en considération et où leurs douleurs quotidiennes, souvent tues, souvent ignorées, ont le droit d’être exprimées. Et, symboliquement, je pose comme une évidence que les choses peuvent changer, avec preuves à l’appui, puisque les exercices proposés vont immédiatement créer détente et diminution de certaines douleurs. Qui plus est, je leur fais expérimenter qu’elles peuvent être actrices de ce changement : qu’elles peuvent agir sur leur corps au lieu de le subir, qu’elles peuvent avoir une action sur leur environnement pour qu’il leur soit moins nuisible.
Alors qu’elles se sentent souvent déclassées et humiliées, je les valorise en portant mon attention sur ce qui leur est intime, leur corps, avec ce regard personnalisé que la Gymnastique Holistique implique nécessairement ; et je m’intéresse à leur histoire, celle qu’elles me racontent en me décryptant les douleurs et les limitations de leur corps, et celle qui émerge quand nous retraçons les gestes du quotidien. Je leur laisse la possibilité, de dérouler, sans en avoir l’air, avec toute la pudeur qu’elles trouvent nécessaires, le fil de leur vie.
Nous sommes toujours à la frontière entre professionnel et privé, puisque, étant femmes de ménage, elles accomplissent contre rémunération les gestes qu’elles font chez elle pour leur propre compte. C’est d’ailleurs ce qui fait en partie que ce travail est dévalorisant : ce n’est pas un métier. Or, pendant les séances, nous portons un autre regard sur leur activité, puisqu’en nous intéressant à leur gestuelle professionnelle, nous développons un savoir-faire gratifiant.
D’un point de vue individuel, je fais en sorte d’être à l’écoute des particularités culturelles des participantes, tant au niveau des représentations du corps que des pratiques corporelles.

Je choisis délibérément une pédagogie qui s’écarte de celle que nous utilisons le plus souvent en Gymnastique Holistique, c’est-à-dire de celle qui consiste à ne pas montrer les mouvements aux élèves, mais à les décrire simplement et à guider verbalement leur exécution. Plus exactement, quand il s’agit d’exercices pratiqués en position assise ou debout, après avoir indiqués les mouvements et avoir laissé le temps aux élèves de s’y essayer, je les fais avec elles, car je m’inscris tout le long de ce cycle de séances dans la perspective d’un travail de recherche commun. Je ne suis pas celle qui sait bouger et qui va montrer aux femmes à passer l’aspirateur. Je suis celle qui s’interroge sur leurs problématiques et j’ai besoin de leur concours pour pouvoir sortir de ma boîte à outils ceux qui leur seront utiles. Le fait que je participe au travail me permet d’instaurer très rapidement un climat de confiance, ludique et convivial et de faire circuler la parole.
Ces femmes sont tout le temps infantilisées, dirigées, prises en main, par les services sociaux, les mairies, l’association intermédiaire, le mari, la famille, la communauté. Je leur propose de se débrouiller avec elles-mêmes et de partager leurs découvertes avec les autres.
En s’ancrant dans la prise de conscience corporelle, une pratique telle que la Gymnastique Holistique permet de se réapproprier son corps et de là, sa propre personne, son identité ; de revendiquer d’être traité avec respect. Il ne s’agit pas de rendre son corps opérationnel et exploitable par la société, il s’agit d’être en bonne santé, de ne pas se laisser broyer par la vie, et d’avoir la force d’entreprendre et l’énergie de taper du poing sur la table quand le besoin s’en fait sentir. Bien sûr, un travail de fond, un travail au long cours, serait nécessaire avec le public en réinsertion comme avec tous les publics. Mais l’on s’intéresse déjà si peu à la prévention des maladies professionnelles que prendre en compte les corps de ceux qui peinent à travailler, relève de l’utopie.

Restent les initiatives ponctuelles qu’il ne faut pas laisser passer.

Chacune de ces expériences m’a ramenée vers la pensée et l’enseignement de Lily Ehrenfried et de son mentor, Elsa Gindler, qui ne concevaient leur travail qu’en prise directe avec la réalité et le quotidien. L’article le plus fameux d’Elsa Gindler ne s’intitulait-il pas « La Gymnastique de l’homme qui travaille » ?

©Anne-France Bienassis

 

 

[1]Une association intermédiaire est un organisme d’insertion par l’activité économique.


 

A lire :

N°6 de La revue Corps (mars 2009) : Le Corps au travail, avec notamment :”Corps et souffrance au travail” de Marie Pezé,”Quel schéma corporel pour la prévention des troubles musculo-squelettiques ?” de Nicole Vézina, Sylvie Ouellet, Marie-Eve Major.”Maladies professionnelles : la reconnaissance des troubles musculo-squelettiques, une histoire administrative et scientifique (1982-1996)” de Nicolas Hatzfeld.

Ces articles sont consultables sur www.cairn.info

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